Mister JTR Livre 2 Chapitre 1 : Le Spectre derrière le Rideau

Chapitre 1 : Le Spectre derrière le Rideau


Chapitre 1 : Le Spectre derrière le Rideau

Le feu crépitait doucement dans la cheminée de la pension de Bloomsbury où Edgar Mallory avait élu domicile. La pièce était modeste, encombrée de journaux anciens, de carnets griffonnés, et de livres aux reliures fatiguées. Sur la table, une enveloppe scellée reposait, marquée d’une écriture fine et nerveuse — celle de Nathaniel Kerr.

Mallory l’ouvrit. Il la lut lentement. Une fois. Puis une seconde. Son visage resta impassible, mais ses yeux, eux, s’assombrirent.

Il ne prit aucune note. Ne fit aucun commentaire. Et sans un mot, il se leva, marcha vers le foyer, et jeta la lettre dans les flammes.

Le papier se tordit, se recroquevilla, puis disparut dans un souffle incandescent. Ce geste — immédiat, irrévocable — parlait de lui-même. Ce qui était contenu dans ces lignes ne devait pas être conservé.

Le lendemain, à l’heure où Londres s’éveillait, Mallory attendait devant un café discret de Soho. Le trottoir était encore humide de la nuit, et les réverbères peinaient à s’éteindre.

Nathaniel Kerr arriva sans un mot, le manteau relevé, le regard fatigué. Il hocha la tête en guise de salut. Mallory répondit par un léger mouvement du menton. Ils n’échangèrent rien de plus, conscients que ce qui les attendait dépassait toute convenance.

Ils s’installèrent à une table en retrait. Kerr commanda deux cafés noirs. Mallory, lui, resta silencieux un moment, les mains croisées devant lui.

— J’ai lu votre lettre, dit-il enfin. Deux fois. Mais je dois avouer que je n’ai pas tout saisi. J’étais à Paris, vous le savez. Coupé du tumulte londonien.

Kerr acquiesça.

— Oui. J’ai appris que vous couvriez l’épidémie là-bas. La grippe russe, n’est-ce pas ?

— Elle frappe fort. Les Grands Magasins du Louvre sont à moitié vides, les Postes tournent au ralenti. Mais Paris reste une belle ville, tout comme la France.

Kerr esquissa un sourire.

— Oui, en effet. Espérons qu’elle garde ce charme bien français, ce goût du détail, du raffinement.

Il marqua une pause, puis ajouta, presque rêveur :

— L’année 1889 marque l’apogée de la Belle Époque. Une époque d’insouciance, d’élégance… et de vraie gourmandise. Paris s’impose plus que jamais comme capitale mondiale de la gastronomie.

Mallory acquiesça, mais son regard s’était déjà assombri.

— Revenons à ce qui nous préoccupe, murmura-t-il. Ce que vous m’avez écrit… ce n’est pas une affaire ordinaire, n’est-ce pas ?

Kerr redevint grave.

— Non. Ce que je vous ai envoyé… c’est tout le contraire.

Le serveur apporta les deux cafés, sans qu’aucun des deux hommes ne lève les yeux. Un court silence s’installa.

Mallory fut le premier à parler.

— À Paris, la lumière perce même les jours gris. Mais ici… cette brume, ce fog, il semblait ne plus vouloir se dissiper. Depuis combien de temps est-il là, exactement ? Et pourquoi maintenant ?

Kerr observa la rue à travers la vitre.

— Depuis novembre, murmura-t-il. Ce brouillard n’avait rien de naturel. Il fut répandu à plusieurs reprises dans les quartiers de Londres, savamment orchestré pour créer une atmosphère terrifiante. Il enveloppe, dissimule, transforme chaque silhouette en menace. 

 Il marqua une pause, puis ajouta d’une voix plus basse :  

— On ignore encore qui en sont les instigateurs, mais tout laisse penser que les Veilleurs, et ceux qui les dirigent dans l’ombre, sont à l’origine de cette mise en scène. Les ombres mouvantes, les murmures, les visages terrifiants… tout cela n’aurait pas eu le même effet sans cette brume.

Mallory fronça les sourcils, prêt à insister, mais Kerr finit par murmurer :

— Nous avons tous été manipulés.

Mallory releva la tête.

— Manipulés ?

Kerr hocha doucement la tête.

— Edward Jones a été drogué. Discrètement. Dans un pub sans histoire — The Black Swan, près de Fleet Street. Madame Fairchild et les membres de la secte savaient exactement où frapper. Pour leurs besoins, ils recouraient à ces procédés insidieux, capables d’altérer la perception sans éveiller le moindre soupçon. Des substances hallucinogènes, glissées dans des infusions, diffusées par des encens, parfois même imprégnées dans les tentures des salons privés.

Il marqua une pause, puis reprit :

— Belladone, datura, parfois un soupçon de chloral. Rien de brutal. Juste assez pour altérer la perception, pour ouvrir une brèche dans l’esprit. Ce qu’il a vu n’était pas réel. Mais c’était suffisant pour le convaincre que ça l’était. Quant aux témoignages… certains ont été fabriqués de toutes pièces par des complices présents sur les lieux, au moment même de l’assassinat de cette pauvre femme. D’autres, plus confus, provenaient de personnes fragiles d’esprit ou de buveurs invétérés, prompts à confondre hallucination et vérité. Le brouillard, les visions, les voix — tout cela relevait d’une mise en scène méticuleuse.

Mallory fronça les sourcils, son regard se durcissant.

— Et tout cela a donné le résultat escompté.

Kerr acquiesça, le regard toujours tourné vers l’extérieur.

— Exactement. Le fog effaçait les contours, amplifiait les peurs. Dans cette brume, une ombre devient un spectre. Un murmure devient une menace.

Il baissa la voix.

— Après ça, Jones n’a plus été le même. Il doutait de tout — de ses souvenirs, de ses perceptions, même de ses propres pensées.

Mallory l’écoutait sans l’interrompre.

— Il a tenté de consigner ce qu’il voyait, continua Kerr. Des carnets entiers, remplis de croquis tremblés, de phrases inachevées. Mais plus il écrivait, plus il s’enfonçait. Comme si mettre les choses sur papier les rendait plus réelles, plus menaçantes.

Il se redressa légèrement.

— Ce n’était pas de la folie au sens clinique. C’était une faille ouverte par la peur, entretenue par le doute, et nourrie par tout ce qu’on lui avait fait croire. 

Mallory se redressa à son tour, le regard plus sombre.

— Et vous ?

— Moi, j’ai douté. Mais quand tout autour de vous semble confirmer l’illusion, le doute devient une faiblesse. Ils ont tout mis en place pour que nous ne puissions plus distinguer le vrai du faux.

Il se pencha légèrement.

— Et les médias ont fait le reste. Ils ont amplifié chaque rumeur, chaque témoignage, chaque incohérence. Ils ont nourri le monstre. La Nox n’a jamais existé, mais elle a été crue. Et c’est là tout le triomphe de leur plan : créer une diversion pour mieux étouffer la vérité. Pendant que la presse s’enflammait sur des brumes hantées et des pactes démoniaques, les quartiers étaient réorganisés, les réseaux infiltrés, les archives nettoyées.

Mallory releva lentement les yeux, son regard fixé sur un point invisible au-delà de la vitre.

— C’est assez étonnant. On ressuscite Jack l’Éventreur pour mieux le faire oublier ?

Kerr acquiesça, le visage fermé.:

— On l’a rendu insaisissable. Comme un mythe. Une silhouette sans contours, un nom sans visage. Et pendant que les gens couraient après des spectres, des entités venues d’on ne sait où… le véritable Jack, lui, pouvait disparaître. Se fondre dans la foule. Se faire oublier. Et ils ont réussi. Le public a cessé de chercher un homme. Ils ont commencé à traquer une idée. Et cette peur, bien plus durable qu’un nom, est devenue leur meilleur outil.

Un silence. Puis Kerr sortit une montre à gousset, la consulta, et releva les yeux vers Mallory.

Mallory parla d’une voix posée, mais ferme :

— Je veux voir Jones.

Kerr resta immobile un instant, comme s’il pesait le poids de cette demande. Puis il répondit, d’un ton grave, presque résigné :

— Je verrai ce que je peux faire. Je vous ferai savoir.

Les cloches de l’église sonnèrent au loin. Les deux hommes se levèrent, conscients que ce qu’ils rouvraient n’était pas une enquête, mais une blessure.

Pas de poignée de main. Juste un bref hochement de tête. La rencontre s’acheva dans un silence plein d’inquiétude et d’attente. Chacun s’en alla avec le poids d’une vérité dont il ne mesurait pas encore la portée.


A suivre...

Antoine, le 1 Novembre 2025

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