Mister JTR Livre 2 Chapitre 3 : Le sixième meurtre n’a jamais eu lieu

Chapitre 3 :Le sixième meurtre n’a Jamais eu lieu

Cinq ans s’étaient écoulés depuis que la silhouette d’un tueur insaisissable s’est dessinée dans l’ombre de Londres. Pendant ces années, l’enquête officielle s’était éteinte dans l’ombre des pressions et des silences, jusqu’à ce que l’inspecteur Kerr, las des compromis et des obstacles, choisisse la démission. Retiré des forces de l’ordre, il ne renonça pas. Avec Mallory, journaliste obstiné, il reprit l’enquête à sa manière : en marge, fouillant les secrets et les non-dits que la justice refusait d’affronter.

Durant ces cinq années, il s’était pourtant passé bien des choses — non pas au cœur de l’enquête, mais à sa périphérie, là où se nouaient les intrigues et les dissimulations destinées à étouffer toute vérité. Ce réseau d’influences et de manœuvres, que personne ne voulait affronter, mériterait un jour d’être raconté, ne serait-ce que pour comprendre comment Jack l’Éventreur put échapper aux mailles du filet.

Mallory, quant à lui, avait passé ces années à parcourir le monde, envoyé par son journal pour couvrir des reportages d’envergure. Un exil glorieux, disait-on, mais peut-être surtout une manière de l’éloigner de Londres et de ses obsessions. Ce n’est qu’à l’arrivée d’un nouveau directeur de rédaction qu’il put enfin travailler à nouveau aux côtés de l’ex-inspecteur Kerr, scellant ainsi la reprise d’une enquête que beaucoup croyaient morte.

Jones, quant à lui, restait introuvable. Officiellement, il s’était éloigné, souhaitant se refaire une santé loin d’Angleterre. Mais ce que personne ne savait — pas même ses proches — c’est qu’il était, en vérité, au cœur du mystère, et qu’il fuyait quelque chose qu’il ne pouvait affronter.

C’est grâce à des indices ténus, patiemment rassemblés, que Kerr et Mallory finirent par retrouver sa trace. Et tandis que le voile se levait peu à peu sur la nature de ses silences, Mallory prit la décision de le rejoindre à bord du paquebot où Jones poursuivait son errance forcée.

C’est à partir de ce moment-là que nous reprenons le fil de cette histoire exceptionnelle — ou plutôt, de cette tragédie hors norme dont les retentissements hantent encore les mémoires. Ce que l’on retrouvera dans ces pages n’est pas un récit linéaire, ni un témoignage direct. Ce sont les fragments rassemblés par Kerr et Mallory, des bribes de vérité extraites des ténèbres, reconstituées par ceux qui ont voulu voir au-delà des masques et des apparences.

Le voyage vers la lumière ne fait que commencer.




(Edward Jones) Les mois et les années qui suivirent furent marqués par une douleur sourde et tenace. Je tombai gravement malade. Le diagnostic : surmenage, effondrement nerveux. Mais je savais ce qui avait brisé mon équilibre. Ce n’était pas simplement la violence des faits, mais l’obligation absurde de taire une vérité sans contours, dissimulée derrière des discours opaques et des silences imposés.

Pour moi, ancien policier attaché à la rigueur et à la protection de la société, c’était trop : trop de contradictions, trop de zones grises. Cette fois, je ne traquais plus un criminel, mais un système entier. Un système qui vous regarde, et entend tout.

Lorsque je retrouvai un semblant de force, je quittai l’Angleterre pour respirer ailleurs, loin de cette chape de plomb et de ces regards trop perspicaces.

Au cours de ce voyage, je croisai Edgar Mallory, du London Gazette. Il menait une enquête pour son journal, et sa présence dans ce lieu inattendu m’interpella. Nathaniel Kerr m’avait averti : Mallory te cherche. J’avais refusé, je n'était pas prêt à parler.

Il ne faisait aucun doute, à la manière dont il me regardait, à cette insistance feutrée de sa présence là où j’étais : il cherchait à me parler. Et je savais parfaitement de quoi il voulait discuter : de cette affaire que je m’efforçais d’oublier. Celle que j’aurais voulu enterrer.

Je n’étais pas prêt à évoquer de nouveau ce sujet. J’étais encore en convalescence, physiquement et moralement. Mais le simple fait de le voir raviva en moi ce que j’avais tenté d’enfouir.

Cette histoire était bien plus complexe que toutes les enquêtes de ma carrière. Si ce sixième meurtre n’a jamais existé — comme on me l’a répété durement — pourquoi alors tant d’efforts pour l’étouffer ? Pourquoi cette mise en scène, ce rideau tiré devant la vérité ?

Rien ne correspondait. Et ce que nous avions soulevé avec Kerr ne faisait qu’attiser mes interrogations. Qui voulait protéger qui ? Ou bien, l’identité de Jack était-elle plus compromettante que je ne le pensais ?

Ces questions me hantaient, me poursuivaient sans relâche. Malgré ma santé fragile, malgré la fatigue, je savais que la quête n’était pas terminée.

Un soir, dans la grande salle à manger luxueuse et feutrée du paquebot, je saisis l’instant. Mallory était là, seul. Je m’assis d’emblée, sans attendre d’invitation.

— Ne tournons pas autour du pot. Je sais pourquoi vous êtes ici. Allons droit au fait.

 Il releva les yeux, surpris, mais ne protesta.

— Que pensez-vous des derniers développements dans l’affaire de Jack l’Éventreur ?

— Le fait qu’on n’entende plus parler de lui ?

— Oui. Est-il mort ?

— Personne ne sait. C’est à croire qu’on préfère l’oublier.

— Et toutes ces rumeurs ? Médecin, aristocrate, policier… tous auraient eu une raison. Vengeance, haine des prostituées, folie.. Qu’en dites-vous ?

Mallory fronça les sourcils, sa voix plus ferme.

— Ce sujet est brûlant, vous désirez vraiment en parler  ?

— Plus que jamais. Je crois qu’on se trompe. Sur tout.

Il me jaugea.

— Vous détenez une information, non ?

Il but une gorgée de vin, la réflexion au fond du regard.

— Rien de formel. Mais il y a des rumeurs. Des bribes. Des choses qu’on ne publie pas, mais qu’on entend. Et certaines méritent qu’on s’y attarde.

— Dites-moi tout. Je veux votre point de vue.

Un silence s’installa, dense.

Mallory posa calmement son verre, plongea dans mes yeux.

— Cette femme, cette entité… Peu importe ce que c’était. Ce n’était pas Jack l’Éventreur. Pas cette fois.

Un frisson me parcourut.

— Comment pouvez-vous en être sûr ?

Il eut un demi-sourire.

— Je suis journaliste. Et je préfère me fier aux faits.

Nos regards se croisèrent. Je compris que ce dialogue ne faisait que s’ouvrir.

Les vérités enfouies attendaient leur heure. Peut-être, cette fois, étions-nous prêts à les affronter.


A suivre...

Antoine, le 1 Novembre 2025

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