Mister JTR Livre 2 Chapitre 4 : Leurre sur l’horizon



Chapitre 4 : Leurre sur l’horizon

Les jours s’étiraient, rythmés par le roulis du navire et le vent salé qui balayait le pont supérieur. Mallory et moi avions pris l’habitude de nous retrouver à l’arrière du bateau, là où les passagers se faisaient plus rares, préférant les salons feutrés ou les jeux dans la salle commune. Ce recoin discret, bordé de bancs en bois verni et surplombé par les cordages du mât arrière, offrait une vue dégagée sur l’horizon et une tranquillité nécessaire aux confidences.

Chaque soir, après le dîner, nous nous y retrouvions. Mallory apportait parfois un cigare, moi un carnet de notes que je n’ouvrais jamais. Ce soir-là, le ciel était d’un bleu profond, strié de nuages bas. Le journaliste s’installa sans un mot, puis me lança, presque à brûle-pourpoint :

— Et si Jack l’Éventreur avait été une femme ?

Je le regardai, surpris. Il poursuivit, le ton neutre, presque clinique :

— Certains ont avancé cette hypothèse : une infirmière, une sage-femme… quelqu’un qui aurait eu accès aux corps sans éveiller les soupçons. Une femme aurait pu circuler librement à Whitechapel, même tard la nuit. Elle aurait approché les victimes sans méfiance, avec les compétences anatomiques nécessaires.

C’était l’une des tentatives pour expliquer l’affaire, notamment après la mort d’Eliza — comme si le raffinement du geste pouvait révéler une main féminine. Mais cette piste, séduisante pour les amateurs de sensationnalisme, n’a jamais résisté aux faits.

Je pris une longue inspiration. L’idée n’était pas neuve, mais toujours fragile.

— Mallory, vous savez comme moi que les mutilations étaient brutales, précises, mais pas médicales. Pas celles d’un chirurgien. Et les témoins : plusieurs ont vu un homme, grand, vêtu d’un manteau sombre, parfois avec un chapeau. Jamais une femme.

— Les témoins… soupira-t-il. Vous connaissez la valeur de leurs propos : des ombres dans la brume, des souvenirs altérés par la peur. Et souvent, ces récits venaient de complices de la secte des Veilleurs, d’ivrognes à la mémoire floue, ou de simples d’esprit qui confondaient passant et spectre. Rien de solide. Rien pour bâtir une vérité.

— Peut-être. Mais la force physique nécessaire était énorme. Les blessures, les déplacements… peu de femmes auraient pu faire cela sans aide.

Mallory acquiesça, pensif.

— Et puis, ajoutai-je, il y a cette lettre : celle signée From Hell. L’écriture, le ton… tout dégage une rage masculine. Une jouissance morbide. Ce n’est pas une vengeance froide, mais une pulsion.

Il resta silencieux un moment, puis se leva, les mains dans les poches.

— Vous avez raison, admit-il. Cette piste ne tient pas. Mais elle nous oblige à reconsidérer les profils. À sortir des sentiers battus.

Mallory s’était tu, le regard perdu vers l’horizon, avant de revenir plus grave.

— J’ai reçu un télégramme ce matin. Une source dans une ville portuaire, mais je préfère garder l’anonymat : trop d’oreilles indiscrètes. Cette source prétend détenir des documents liés à un ancien médecin militaire, disparu peu après les meurtres. Un homme discret, dont le nom aurait été effacé des registres. Trop parfait pour être innocent.

Je le fixai, le cœur battant. 

— Je suis parti pour me reposer, Mallory. Ce détour n’était pas prévu. Et je ne sais pas si je suis prêt à replonger.

Il s’approcha, son ton se fit plus pressant.

— Vous pensez que moi non plus ? Que je dors tranquille ? Ce détour, Jones, c’est peut-être notre seule chance de percer ce qu’on essaie de nous faire oublier.

Je détournai les yeux, pris entre la peur et la colère. 

— Et si ce n’était qu’un leurre ? Une piste vide ? Je ne suis pas sûr de pouvoir encaisser une nouvelle impasse. J’ai déjà cru à trop de vérités illusoires. Chaque chute me fragilise.

Mallory posa la main sur le bastingage, le regard dur.

— Ce n’est pas une impasse. Pas cette fois. Je veux prévenir Kerr. S’il accepte de nous rejoindre, on aura enfin les moyens de creuser. Mais j’ai besoin de vous. Pas de l’enquêteur, mais de l’homme qui a vu ce que personne n’a osé nommer.

Je sentis le poids de ses mots s’abattre sur moi. Le vent s’était levé, comme pour souligner l’urgence. Le navire continuait sa route, indifférent à mes doutes.

Je baissai les yeux vers mon carnet, toujours fermé. 

— Je ne sais pas, Mallory. Je ne sais plus ce que je suis prêt à affronter.

Il ne répondit pas. Et dans ce silence, je compris que la décision ne tarderait plus. Elle viendrait bientôt. Et elle changerait tout.


A suivre...

Antoine, le 1 Novembre 2025

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