Chapitre 7 : Le silence orchestré
Mallory retrouva Kerr le lendemain dans une salle d’archives privée, au sous-sol du British Medical Society. Le silence du lieu n’était troublé que par le froissement des feuillets anciens.
Le dossier de Liddell reposait sur la table, à côté du registre brûlé.
— Il ne l’a jamais accusé, dit Mallory en refermant ses notes. Mais il a vu. Et ce qu’il a vu… ça ne ressemble à rien d’autre.
Kerr hocha la tête, pensif.
— Alors commençons par ce qui est probable. Et ce qui ne l’est pas.
Mallory s’installa face à lui.
— Elias Harrow. Officier médical, affecté à Whitechapel. Disparu juste après le dernier meurtre. Pas de dossier officiel. Quelques traces seulement, des annotations et des témoins indirects.
Kerr passa une main sur le registre.
— Ce qu’on sait de lui est fragmentaire. Mais ce qu’on devine, c’est une logique : froide, rationnelle. Harrow ne cherchait pas à tuer. Il disséquait l’identité. Il voulait comprendre la douleur — ou plutôt, la supprimer.
Mallory murmura :
— Et c’est ça qui me terrifie. Ce n’est pas un monstre, c’est un homme persuadé d’agir pour le bien. Et ce sont les plus dangereux.
— Si Harrow est le coupable, il n’a pas tué par pulsion, mais par conviction.
Mallory referma son carnet.
— On continue. Mais il ne faut pas écarter trop vite les autres suspects. À commencer par le Dr Silas Tremayne.
— Comme je te l’ai dit, répondit Kerr, Tremayne était un charlatan américain. Il se prétendait docteur, pourtant sans diplôme reconnu. Il vendait des élixirs douteux, fréquentait des cercles occultes, et — détail sordide — collectionnait des organes féminins dans des bocaux. Arrêté à Londres en 1888, relâché faute de preuves. Puis volatilisé.
— Trop théâtral. Il n'était pas chirurgien, mais sans conteste, un comédien macabre.
— Passons maintenant à Alaric Venn.. Que savons-nous vraiment ?
Mallory prit une inspiration.
— Venn était un médecin diplômé, respecté dans certains cercles. Il a été condamné ensuite pour empoisonnement. Ses victimes : des femmes, souvent prostituées, mortes sans violence visible. Il utilisait des doses précises, presque élégantes dans leur discrétion.
Kerr haussa les épaules.
— Il était en prison durant les meurtres. À moins d’un complot d’une ampleur délirante, il ne peut pas être l’auteur.
Mallory hésita.
— Et le médecin royal ? Reginald Vale. On l’a cité dans plusieurs théories : conseiller du palais, membre de cercles privés. On l’accuse d’avoir couvert certains scandales, voire d’avoir participé aux meurtres.
Kerr secoua la tête.
— Trop âgé. Trop en vue. Ces hommes ne tuent pas dans les ruelles. Ils signent des ordres, protègent des réputations, faisant disparaître certains noms plutôt que de les effacer explicitement. Mais leurs mains restent propres.
Mallory nota la phrase dans son carnet.
— Alors on l’écarte. Pas un suspect. Mais peut-être un complice silencieux. Un homme qui a permis que certains tombent dans l’oubli sans bruit.
Kerr se leva.
— Ce qui nous ramène à Harrow. Le seul dont le silence semble avoir été orchestré.
Mallory regarda le registre, puis la fenêtre. Il savait que ce qu’ils cherchaient se trouvait encore dessous.
— On peut déjà en éliminer deux, dit Kerr d’un ton sec. Venn était en prison. Et Harrow… me paraît trop parfait. Trop construit. Je crois que cette piste a été fabriquée pour détourner notre regard. Ou bien pour masquer une autre vérité.
Mallory ne répondit pas. Il savait que Kerr ne parlait jamais sans raison.
— Reste Tremayne, reprit l’inspecteur. Un suspect de façade. Inquiétant, certes, mais grotesque. Utile pour brouiller des pistes, pas crédible comme tueur.
Kerr tourna la dernière page, celle du médecin royal.
— Et Vale. Je ne l'imagine pas en meurtrier, mais il aurait pu faciliter certaines dissimulations. Un homme qui sait reléguer un nom dans l’ombre sans salir le sien.
Mallory ferma son carnet.
— Alors on garde chacun d’eux. Mais l’enquête doit aller ailleurs : vers les non-dits, les témoins oubliés, les rues effacées des cartes. Il nous faut des voix que personne n’écoute.
Kerr hocha lentement la tête.
— Nous n’en sommes qu’au début. Les ombres seront épaisses, et la route semée d’embûches. Mais Jones sait quelque chose, j’en suis certain — mon instinct me trompe rarement. Même s’il l’a oublié, parfois la vérité refait surface quand on s’y attend le moins.
Ils quittèrent la salle d’archives sans un mot de plus. Derrière eux, les dossiers restaient ouverts, comme des plaies mal refermées. Devant eux, Londres s’étendait, grise et immense, prête à livrer — peut-être — un fragment de vérité.
A suivre...
Antoine, le 2 Novembre 2025

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