Mister JTR – Livre 2 Chapitre 9 : Le barbier de Cable Street

Le barbier de Cable Street


Chapitre 9 : Le barbier de Cable Street

L’inspecteur Kerr, grâce à quelques amis bien placés, avait obtenu des informations confidentielles sur les anciens suspects de Whitechapel. Au fil des jours, leur réseau s’était étoffé : collègues de confiance, enquêteurs d’expérience, archivistes discrets. Avec l’aide de Mallory, ils avaient constitué un dossier composite : fiches annotées, coupures de presse, rapports médicaux. Chaque nom était examiné, patiemment, dans le bureau du journaliste devenu leur centre névralgique.

Ce jour-là, ils se penchèrent sur un nom oublié : le barbier de Cable Street.

Il s’appelait Grzegorz Czapski, mais dans le quartier, on parlait seulement du barbier de Cable Street. Discret, poli, presque effacé, il parlait anglais avec un accent épais, gardait les yeux baissés, et ne posait jamais trop de questions.

Mallory retrouva sa trace dans un vieux registre de condamnations, Trois femmes mortes, toutes empoisonnées. Des compagnes successives, venues d’Europe, installées chez lui, puis disparues. Le poison : lent, précis, sans bruit. Fatigue, pâleur, puis la mort.

— Et pourtant, dit Kerr en relisant le dossier, il n’a jamais été suspecté en 1888. Il vivait, travaillait à deux rues des meurtres. Mais jamais de lien officiel.

Mallory hocha la tête.

— Parce qu’il ne correspondait pas au profil. Pas de mutilations. Pas de mise en scène. Juste des morts silencieuses, ordinaires. Et surtout, il ne fuyait pas. Il restait. Il enterrait. Il recommençait.

Ils décidèrent d’aller interroger Harris, un ancien collègue coiffeur.

— Il était étrange, confia Harris. Toujours calme, presque distant. Sa façon de regarder les femmes n’était pas celle d’un simple observateur ; on aurait dit qu’il cherchait à les comprendre intérieurement, avant de les étudier avec une précision presque anatomique. Il ne cherchait pas leur beauté. C’était autre chose, plus profond, plus froid.

Après leur rencontre avec Harris, Kerr et Mallory se retrouvèrent seuls dans une taverne de  de Cable Street. L’atmosphère était pesante, emplie d’ombres silencieuses.

— Il n’a jamais été interrogé pour les meurtres de Whitechapel, expliqua Mallory. Bien plus tard, l’inspecteur Robinson laissa entendre qu’il aurait pu être le Ripper. Que s’il avait tué, il l’aurait fait sans bruit, sans laisser de trace.

En ce qui concerne les trois femmes, leurs rapports médicaux révélaient qu’elles étaient mortes d’empoisonnement au tartre émétique. Un produit rare, difficile à doser. Mais Czapski, lui, le maîtrisait parfaitement.

— Ce n’est pas un tueur impulsif, souffla Mallory. C’est un homme de patience. De méthode. C’est sans doute pour cela qu’il est passé entre les mailles.

Kerr se leva.

— Alors on ne peut pas l’accuser. Mais on ne peut pas l’ignorer. Il est la preuve que le mal peut être discret. Et que parfois, le Ripper n’est pas celui qui court. C’est celui qui attend.

Mallory referma le dossier.

— Un homme qui tue lentement, sans bruit, et qui ne baisse jamais les yeux.

Ils quittèrent la taverne abandonnée par les habitués de Cable Street, où flottait encore dans l’air un mélange tenace de bière, de gin bon marché et de tabac brun. Dehors, Londres s’enfonçait dans la nuit, le silence devenait insoutenable.

Le lendemain, Kerr se rendit seul aux archives sanitaires de Bethnal Green. Un bâtiment décrépit, relique de l’ancien service civil. Il cherchait des traces — pas des meurtres, mais des présences.

Un registre poussiéreux, daté de 1886, attira son attention. Il le feuilleta lentement, jusqu’à repérer sur une ligne : Czapski, G. – assistant temporaire, dispensaire de Spitalfields – soins dermatologiques et administratifs.

Kerr fronça les sourcils.

— Il était là. Avant le poison. Avant les victimes.

Il recopia l’adresse ; le dispensaire avait disparu, remplacé par une boutique de vêtements. Mais la propriétaire, une femme âgée au regard vif, se souvenait bien.

— Avant, on soignait ici des brûlures, des plaies, des maux de peau. Un jeune homme discret. Polonais.

Kerr lui montra la photo de Czapski.

— Lui ?

Elle hésita, puis acquiesça.

— Oui. Peu bavard, mais observateur. Il regardait les gens comme s’il les disséquait. Sans méchanceté, mais sans chaleur non plus.

De retour chez Mallory, Kerr posa le registre sur la table.

— Czapski a travaillé dans un dispensaire avant les meurtres. Il avait accès aux corps, aux plaies, et surtout savait administrer des substances lentement, sans laisser de traces.

Mallory releva les yeux.

— Il n’a pas seulement tué. Il a appris. Il a étudié. Et puis il a attendu.

Kerr ferma le dossier.

— Ce n’est pas le Ripper. Mais c’est un homme qui aurait pu le devenir. Et parfois, c’est pire.

Mallory resta silencieux.

Le dossier de Czapski rejoignit les autres — ceux qu’on ne pouvait accuser, mais qu’on ne pouvait oublier.

Sans un mot, Kerr et Mallory sortirent, décidés à s’accorder une pause — le temps que les pièces du puzzle se remettent en place dans leur esprit, avant de reprendre la traque.

L’enquête, elle, continuerait.


A suivre...

Antoine, le 3 Novembre 2025

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