Chapitre 2 – Nuit d’angoisse
Cette nuit-là, un silence oppressant recouvrit le RMS Orpheus, plus dense encore que le brouillard qui glissait contre ses flancs. Jones, incapable de trouver le sommeil, comptait les craquements du bois sous sa couchette. À portée de main, la lettre de Mallory et Kerr reposait sur la table, son pli jauni par l’humidité du sel. Il la relut distraitement, comme pour y chercher une voix humaine. Soudain, un fracas résonna dans le couloir. La lampe à la main, il bondit.
Au détour d’un passage, deux marins murmuraient nerveusement.
— Le passager de la cabine 47… disparu. Personne ne l’a revu depuis hier soir.
Un froid secoua Jones jusqu’à la nuque. Il recula, la lampe vacillant dans sa paume. De retour dans sa cabine, une enveloppe glissée sous la porte attira son regard. Pas de signature, pas de cachet. Le papier tremblait entre ses doigts.
« Vous ne pouvez fuir le passé. Plus vous avancez, plus il vous rattrape. Soyez prudent, Jones. Le danger est proche. »
Il posa la lettre sur la table, à côté de sa tasse de thé froide, puis saisit son carnet :
« Passager 47 disparu. Lettre anonyme. Menace claire. Méfiance absolue. »
Le lendemain matin, la rumeur s’était propagée sur tout le navire. Cabine close, poignée rayée, murmures étouffés de superstition. Certains évoquaient une malédiction, d’autres une folie latente. La peur se transmettait de couchette en couchette.
Jones interrogea une femme de service. Elle esquiva son regard, serra le seau d’eau qu’elle portait, trembla à peine et s’éloigna sans un mot.
Plus bas, dans la salle des machines, deux marins penchés sur une grille mal fixée chuchotaient encore :
— Il a dit de fermer les yeux… Mais ça va mal finir.
Jones s’approcha, mais le bruit de la vapeur couvrit la suite. Exclu des confidences, il nota dans son carnet :
« Équipage nerveux. Secrets étouffés. Atmosphère de peur palpable. »
En regagnant sa cabine, il s’arrêta un instant devant la porte 47. Le hublot opaque reflétait sa propre image déformée, comme si une autre silhouette se glissait derrière lui. Il recula. Dans le silence du couloir, le roulis de la mer ressemblait à un souffle.
Sur son lit, il retrouva sa veste. Dans la poche intérieure, une seconde enveloppe attendait. Pas d’écriture familière, mais une photographie glissée à l’intérieur : floue, prise à la hâte. On y distinguait la cabine 47 et, derrière la vitre, une forme humaine, indéterminée.
Jones resta longtemps assis, le cliché entre les doigts. Le navire se balançait doucement, grinçant dans la nuit.
Une chose était certaine : cette traversée ne menait plus seulement sur l’océan. Elle le portait vers un rivage plus sombre, où la raison se mêlait au mystère.
Chapitre 3 – Les signes du mal
À bord du RMS Orpheus, l’inquiétude grandissait, silencieuse mais tenace. Derrière les sourires polis et les promenades sur le pont, une tension sourde s’insinuait dans la moindre cloison du navire. Chaque pas résonnait trop fort dans les couloirs déserts, chaque murmure paraissait destiné à des oreilles indiscrètes.
Jones, lui, avait cessé de douter. Ses notes s’accumulaient :
« 24 mars. Objets déplacés dans ma cabine malgré la porte verrouillée. Foulard inconnu sur mon bureau. Chuchotements dans les conduits d’aération. »
Au matin, il tenta de se raser, mais sa main tremblait. La lame effleura sa peau sans conviction. Il renonça, la mousse durcissant lentement dans le lavabo. Il enfila sa veste, sans boutonner le col, puis jeta un regard au miroir, puis quitta la cabine.
Le salon fumeur baignait dans une lumière tamisée, saturée d’effluves de tabac et de cuir ancien. Jones s’y glissa discrètement, espérant se fondre dans l’atmosphère feutrée. Près du comptoir, deux hommes chuchotaient. L’un évoquait une silhouette « toujours sur le pont la nuit », l’autre parlait d’étranges mots apparaissant sur un miroir embué au petit matin.
Jones prit place à l’écart et fit mine de lire le journal. Ses yeux restaient pourtant fixés sur les reflets mouvants du hublot.
Le lendemain suivant, Jones fit une découverte plus troublante encore : au fond de sa bibliothèque, un carnet de cuir, distinct du sien, rempli de notes angoissées. Les phrases, tracées à la hâte, s’interrompaient brusquement. On y lisait des mentions terrifiantes : « retour du prédateur », « ombres sans visage. Pas seul dans la cabine... » Puis plus rien, comme si la peur elle-même avait emporté l’auteur au milieu d’une phrase.
Le cœur serré, Jones consulta la liste des passagers : aucun nom ne correspondait à la signature du carnet, à demi effacée par l’humidité. Était-ce celui de l’homme de la cabine 47 ?
Ce soir-là, une bourrasque ouvrit brusquement la fenêtre, dispersant ses feuillets. Jones se précipita pour les ramasser. D’un geste nerveux, il referma son carnet : l’étau se resserrait.
Lettre de Jones à Mallory et Kerr
« Chers amis,
Je ne vous écris pas pour vous rassurer, mais pour rester vivant à travers ces mots. Le passager de la cabine 47 a disparu, et nul ne prononce jamais son nom. L’équipage se tait, sinon pour murmurer des histoires de malédiction ou d’accident étouffé. Depuis deux nuits, je reçois des lettres anonymes : la première me sommait de me méfier du passé, la seconde contenait une photographie — la cabine 47, et derrière la vitre, une silhouette indistincte.
Depuis, mes nuits sont sans repos.
Des objets changent de place malgré la porte verrouillée. Un foulard étranger est apparu dans ma chambre, et j’ai trouvé un carnet qui n’est pas le mien, rempli de notes interrompues net comme fauchée par la peur.. Il évoque un prédateur, des ombres sans visage. Je crois qu’il appartenait à l’homme disparu.
Je ne dors plus qu’à intervalles. Le silence pèse autant que le bruit. Par moments, j’entends un pas qui s’interrompt juste derrière la cloison — trop précis pour n’être qu’une illusion.
Je reste lucide, du moins je l’espère. Si je venais à ne plus écrire, ces notes parleront pour moi. Le Orpheus n’est plus seulement un navire : c’est un huis clos où chaque porte semble respirer.
Ne tentez pas de me rejoindre. Je crains que la peur ici soit contagieuse.
Je vous adresse, avec plus de nervosité que je ne voudrais l’avouer, mon indéfectible amitié.
Jones »
Réponse de Mallory et Kerr à Jones
« À notre cher ami Jones, cabine 12 – RMS Orpheus,
Nous avons lu votre lettre avec une attention que les mots ne suffisent pas à traduire. Vous êtes plongé dans un jeu dont les règles échappent à tous — mais chaque détail que vous notez nous rapproche un peu de la vérité. Continuez, même si l’effort vous coûte. Chaque observation, chaque trace d’ombre sur le papier est une ancre contre la dérive.
Méfiez-vous de tout et de tous, des silences plus encore que des paroles. Si vous devez douter, que ce soit de ce qui vous entoure, jamais de votre raison. Restez méthodique ; votre esprit demeure votre seule arme.
Ici, depuis la rive, nous surveillons les nouvelles du navire. Rien, pour l’instant, ne filtre. Mais sachez que nous cherchons déjà une voie pour agir. Vous n’êtes pas seul, même lorsque la mer vous encercle.
Avec toute notre confiance,
Mallory et Kerr. »
Jones referma la lettre. Les mots de ses amis semblaient vibrer encore sous sa paume. Le navire lui, semblait retenir son souffle : craquement du bois, souffles sourds dans les tuyaux, léger cliquetis d’un câble battu par le vent.
Dans ce rythme régulier, quelque chose sonnait faux, une dissonance à peine perceptible — comme si une autre respiration s’y mêlait.
Il garda la lettre serrée contre lui, immobile, le cœur suspendu. Il en était sûr : quelqu’un l’observait.
A suivre...
.jpg)

Commentaires
Enregistrer un commentaire