Mister JTR Livre 3 chapitre 5


Chapitre 7 – Le poids des certitudes

Mallory avait choisi, pour une fois, de tourner son regard ailleurs. L’enquête l’avait tenu à distance du monde trop longtemps. Sa fille, adulte désormais, s’était construite sans lui — vingt années de silences, d’absences, et de retours trop brefs.

Il avait acheté des fleurs en chemin, sans savoir si elle aimait encore les lys. Le bouquet lui semblait trop blanc, mais il l’avait gardé serré contre lui, comme une offrande maladroite. Le trajet jusqu’au salon, ponctué de souvenirs, s’était déroulé dans le calme. Enfin, il poussa la porte d’un établissement discret, aux lettres dorées légèrement effacées : un salon de thé ordonné, où tout respirait la retenue.

Dans un coin baigné d’une lumière douce, sa fille l’attendait. Deux tasses déjà servies sur une table dressée avec soin, un silence glacé, et cette politesse distante des familles séparées. Les meubles cirés, les rideaux impeccablement tirés, l’odeur de propre — tout rappelait à Mallory ce qu’il n’avait pas vu grandir. Leur rencontre se déroula sans éclats ni effusions : pas de rancune, pas encore de pardon.

Il déposa les lys sur une console de marbre, à côté d’un vase de porcelaine. Puis s’assit, hésitant, face à elle.
Sa fille leva les yeux, mains croisées sur ses genoux, le dos droit comme lors des récitals d’enfance.

— Tu n’as pas changé, dit-elle. Enfin… pas tant que ça.

Mallory esquissa un sourire discret. Il regardait ses doigts tachés d’encre, comme s’ils pouvaient s’excuser à sa place.

— Tu étais toujours ailleurs, reprit-elle. Même quand tu étais là.

Il hocha lentement la tête. Le sucre fondait dans sa tasse sans qu’il y touche.

— Je croyais protéger quelque chose. Mais j’ai surtout fui.

Elle demeura silencieuse. Un serveur déposa une assiette de scones ; aucun des deux n’y toucha.

— Tu viendras me voir à la maison ? demanda-t-elle enfin.

Mallory releva les yeux. Il y avait dans son regard une lassitude ancienne, mêlée d’une promesse fragile.

— Pas pour m’excuser. Juste… pour dîner.

Elle baissa les yeux vers sa tasse, la fit tourner doucement. Le silence entre eux n’était plus hostile —  juste fragile.

— Alors viens. Mais pas avec des fleurs. Avec du temps.

Mallory acquiesça. Il la regarda, simplement, comme on regarde une chose précieuse qu’on croyait perdue.

Pendant ce temps, Kerr suivait un autre chemin. Londres lui offrait un bureau chargé de cuir, de poussière et de souvenirs : celui de Harold Fenwick, rédacteur en chef d’un grand quotidien.  Il ne s’agissait pas d’une visite de courtoisie. Kerr entra sans frapper. Il referma la porte sans attendre qu’on l’y invite.

Fenwick, vieilli mais digne, leva les yeux.

— Inspecteur Kerr. Je vous attendais.

— Je ne suis plus inspecteur, répondit Kerr. Mais je pose encore des questions.

Le nom d’Orlov surgit aussitôt. Kerr posa un dossier sur le bureau. Son doigt tapota la date imprimée en haut de la page.

— Vous avez publié en 1894 : “Orlov, suspect probable”. Vous saviez qu’il était déjà en prison.

Fenwick se frotta les mains, esquissa un pâle sourire. Il ajusta ses manchettes, cherchant son aplomb.

— J’ai écrit ce qu’on attendait. À l’époque, il fallait un nom. Un visage. Même s’il n’était pas le bon.

— Vous avez obéi, dit Kerr.

— J’ai survécu. Ce n’est pas la même chose.

Le silence tomba, dense. Fenwick baissa les yeux.

— L’invisible ne fait pas vendre, murmura Fenwick. Orlov faisait du bruit.

— Le bruit n’est pas la vérité, répondit Kerr. Il l’étouffe.

Quand il quitta le bureau, Fenwick resta immobile, les mains à plat sur le bois, le regard perdu dans le grain de la table — comme s’il tentait de mesurer le poids de ses choix.

En fin de journée, Kerr retrouva Mallory. Celui-ci tenait encore une tasse refroidie, perdu dans ses pensées. Il la tournait distraitement entre ses doigts.

— Elle m’a demandé si je reviendrais. Juste pour dîner, dit-il simplement.

Kerr hocha la tête et alluma sa pipe.

— Fenwick sait qu’il a menti, mais il s’en est accommodé. Il a imprimé du bruit. Nous, il nous reste à déchiffrer le silence.

Dehors, la pluie traçait sur les vitres de longues veines d’argent. Leur enquête ne cherchait plus seulement des coupables : elle sondait les ombres qu’on avait montrées au monde, et celles qu’on avait choisi d’effacer.


Chapitre 8 – Le parfum du poison

Sous une pluie devenue fine, Mallory et Kerr s’éloignèrent de Brixton. Leurs manteaux humides collaient aux épaules. Aucun des deux ne songea à s’abriter.

— Encore un fantôme, dit Mallory. Orlov n’était qu’un nom creux.

— Le suivant est plus solide, répondit Kerr. Charles Kempthorne.

Ancien coiffeur, tueur au poison, condamné pour trois meurtres méthodiques. Pas Jack, mais l’un de ses reflets : froid, calculateur. Dans un article de presse de 1888, on le décrivait comme « maître du flacon, visage impassible, regard sans tremblement ».

— Il connaissait Whitechapel, rappela Kerr. Trop bien.

— Ce n’était pas l’œuvre d’un boucher, observa Mallory. Mais la frontière entre les deux n’a jamais été nette.

Le soir, dans une taverne jaunie par le temps, une femme les attendait. Mrs Holloway, ancienne logeuse de Kempthorne. Son regard fixe récitait un souvenir qu’elle préférait oublier.

— Toujours les mains propres. Trop propres, dit-elle. Il observait les femmes comme une vitrine : avec distance, sans désir.

Mallory notait chaque mot, son crayon nerveux glissant sur la page.

— Violent ? demanda Kerr.

— Pas physiquement. Mais sa voix suffisait. Je me souviens de ces mots : « Le silence est plus utile que la vérité. » Alors je me suis tue.

Elle évoqua ses années à Whitechapel, les soirées anodines, les crimes découverts plus tard. Lorsqu’elle se leva, elle ajusta son châle d’un geste mécanique. Ses mains tremblaient.

— J’ai partagé mon toit avec le poison, dit-elle simplement.

Dehors, Mallory et Kerr restèrent un instant sous la bruine, l’esprit marqué par cette voix éteinte. Dans le délabrement des rues, une autre ombre planait : celle d’un barbier d’origine étrangère, interné quelques années plus tard pour troubles psychiatriques. On murmurait qu’il haïssait les femmes, qu’il parlait seul, et que ses crises de délire glaçaient le sang.

— Certains policiers disent l’avoir aperçu près de Whitechapel, murmura Kerr. Mais le témoin clé s’est rétracté. Aucun acte confirmé : seulement des rumeurs, de la folie, et beaucoup de silence.

Mallory acquiesça.

— Une silhouette spectrale, faite de rumeurs, d’hallucinations, d’une existence déchirée.

— Le poison ne se cache pas toujours dans les fioles, observa Kerr. Parfois, c’est la folie elle-même qu’on redoute : celle qu’on ne peut ni saisir, ni comprendre.

Mallory referma son carnet. Leurs pas s’éloignèrent dans la nuit, suivis par le murmure de la pluie et les visages effacés de ceux qui n’avaient jamais trouvé leur paix.


A suivre...

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